COMMENT ÊTRE MAÎTRE DE LA VIE ET DE LA MORT

Vénérable Maître Hsuan Hua

 

Si vous exercez votre corps et votre esprit à suivre les Six Grandes Règles de Vie, vous pouvez entrer et sortir du cycle de la vie et de la mort.

La majorité des gens qui viennent au monde ne connaissent pas la raison de leur naissance : nous naissons dans l’ignorance et mourrons dans la confusion. De notre naissance à notre mort, la poursuite de la renommée,  tout comme celle de l’intérêt, nous met sens dessous dessus. La luxure nous fait tomber d’un côté, la gourmandise nous fait trébucher de l’autre, nous devenons fous de la rage de profiter de la vie nous fait perdre la raison. Pourquoi perdons-nous ainsi la raison ? Parce que nous n’avons pas une perception juste de notre responsabilité d’être humain, ce qui nous fait perdre le contrôle, presque inconsciemment, d’un état à l’autre, du statut d’êtres célestes à celui de damnés des enfers. De notre naissance à notre mort, nous n’avons jamais réellement cherché à comprendre le sens ultime de notre présence sur terre en tant qu’Homme. Nous ne sommes mus que par une course éperdue après les apparences, après les sons et les formes, les honneurs et les richesses. Nous courons après l’argent pour assurer notre survie sans réfléchir à ce pourquoi nous vivons. Si notre but se résume à nous nourrir, à nous vêtir et à dormir, que vaut notre existence ? Parce que nous négligeons d’éclaircir ce point crucial qu’est le sens de notre vie, nous continuons à vivre dans l’embrouille et à mourir dans la pagaille. Et quand vient notre dernière heure, nous restons accrochés à ceci et cela, à notre fils ou notre fille, à nos propriétés terrestres et à la souffrance de les quitter. Quel que soit notre attachement, nous sommes bien obligés de tout abandonner derrière nous. Quand sonne l’heure, nous n’avons plus le choix!

Nous suivons l’enseignement du Bouddha pour comprendre précisément le processus de la vie et de la mort afin de pouvoir nous en libérer par un entraînement adéquat. Tout ce que nous faisons n’a aucun sens si cela n’est éclairé par notre compréhension du véritable sens de notre vie. Vous qui étudiez le bouddhisme, vous devez d’abord acquérir une vision nette sur ce sujet essentiel. Vous devez comprendre la signification exacte de la vie et de la mort, et, par conséquent, les responsabilités qui incombent à tout être humain. Celui qui connaît ses devoirs ne vit plus dans la confusion.

 

     Nos Anciens ont dit :

 

     Avec le bonheur d’arriver et la tristesse de partir

 

     Nous faisons un vain tour en ce monde

 

     Mieux vaut ne pas venir, ne pas s’en aller

 

     Pour n’éprouver ni joie ni peine.

 

          « Le bonheur d’arriver » : dans toute famille l’on se réjouit lorsque l’enfant paraît.

 

          « La tristesse de partir » : lorsque quelqu’un meurt, tous ses proches tombent en larmes. L’on se réjouit à la naissance, l’on pleure au décès. L’enfant, lui, pleure à l’arrivée et au départ. Nous sommes tous heureux d’assister à une naissance et triste de voir mourir. Que ce soit à la mort d’un bébé, d’une personne jeune ou âgée, nous pleurons. L’homme pleure de la mort de son épouse, la femme pleure la mort de son mari. Mais à y regarder de plus près, à quoi cela sert-il de pleurer ? Ce n’est qu’une réaction issue de l’ignorance.

 

          « Nous faisons un vain tour en ce monde » : dans cette vie, nous ne comprenons rien à rien. Nous ne possédons rien en arrivant, nous n’emportons rien en partant. Nous ne gagnons ni ne perdons rien. Mais qu’avons-nous à perdre ? Si nous faisons le bien nous nous élevons, si nous faisons le mal nous nous enfonçons. Celui qui ne fait le bien ni le mal, ne monte pas et ne descend pas. Il ne parvient pas aux sphères célestes mais ne chute pas non plus vers les enfers, il continue de tourner en rond dans ce monde, comme une usine chimique.

Chacun de nous est une petite usine chimique. Chaque pensée qui surgit en nous ajoute un ingrédient capable de provoquer ou de modifier une réaction chimique. Les bonnes pensées induisant les bonnes actions nous guident vers les renaissances favorables sous forme de dieux, d’hommes de qualité ou de titans (asura). Les mauvaises pensées et actions nous entraînent vers des renaissances malheureuses dans les enfers, le monde des esprits affamés (preta) ou celui des animaux. Si nos pensées et actions ne s’avèrent ni bonnes ni mauvaises, nous redevenons des êtres humains très ordinaires. Après avoir consommé pas mal de nourritures et de vêtements et avoir pas mal dormi, de quelle façon allons-nous quitter ce monde ? Aves les mains vides, comme nous sommes arrivés. C’est pourquoi nos anciens ont dit que : « Nous faisons un vain tour en ce monde ».

 

          « Mieux vaut ne pas venir, ne pas s’en aller » : qu’apporte une vie ordinaire ? Rien qui en vaille la peine. D’où « Mieux vaut ne pas venir, ne pas s’en aller ».

 

          « Pour n’éprouver ni joie ni peine » : Sans le bonheur de la naissance, il n’y aurait pas la tristesse de la mort. Ce serait la parfaite sérénité. Mais l’homme supporte mal de rester tranquille. Agité par la nature et par ignorance, il aime se démener, renaître et mourir sans arrêt dans le cercle vicieux des six destinées (trois destinées favorables : dieux, hommes, titans ou asura; et trois destinées défavorables : damnés des enfers, esprits avides ou preta, animaux). Vous pensez que l’homme a compris, mais qu’a-t-il compris ? Je ne crois pas qu’il ait compris l’essentiel, il a perçu la vanité et l’impermanence de ce monde et cela l’afflige. Mais il n’a pas encore défini de but à sa vie puisqu’il n’en a pas encore percé le véritable sens. C’est cela que nous devons chercher : le véritable sens de la vie humaine.

          Pour ma part, je ressens vraiment l’impermanence d’une vie qui ne tient qu’à une inspiration de plus ou de moins.

          Voici l’histoire de trois vieillards réunis autour d’une table de banquet. L’un a quatre-vingt-onze ans, l’autre quatre-vingts ans et le troisième soixante-dix ans. Ce dernier dit : « L’année  prochaine serons-nous encore tous les trois à ce festin ? ».  Son idée est que, l’âge aidant, l’un d’entre eux pourrait manquer à l’appel.

          Son ami de quatre-vingts ans réagit immédiatement : « Tu rêve d’un futur bien lointain ! Aujourd’hui, lorsque j’enlève mes chaussures et mes chaussettes, je me demande si demain j’arriverai à me remettre ».

          Le plus âgé intervient : « Toi aussi, tu regardes bien loin. Moi, quand j’exhale un souffle, je ne sais pas si je pourrai reprendre le prochain! ».

          Que cette histoire nous rappelle qu’aucun de nous ne sais à quel moment il rendra son dernier souffle.

          Un homme fauché dans la force de l’âge se présente à Yama, le Roi des enfers : « Jeune et plein d’énergie, je peux faire beaucoup de choses sur la terre, pourquoi m’avez-vous fait venir ici ? Et pourquoi ne m’avez-vous pas prévenu par une lettre ou un télégramme pour que je me prépare, au lieu de me cueillir ainsi  à l’improviste ? C’est vraiment insensé ! ».

          Le Roi Yama lui répond : « Je vous ai déjà envoyé plusieurs courriers, mais vous les avez ignorés ».

          L’homme s’étonne : «  Quand cela ? ».

          Le Roi continue : «  La première lettre vous est parvenue quand votre voisin a perdu son nourrisson de deux jours. A ce moment là, avez-vous pensé que la mort peut vous frapper aussi ? ».

-         « Ah bon, cette lettre m’était adressée ? Je ne l’avais pas compris ainsi, et d’ailleurs je ne sais pas lire ! Et la deuxième lettre ? ».

          Le Roi reprend : « Vous avez vu mourir de nombreuses jeunes gens de votre âge : voilà la deuxième lettre ».

-         « Mais cela ne m’a fait pas penser à ma propre mort. Et la troisième lettre ? ».

          Le Roi interroge l’homme : « Vous avez déjà vu des personnes âgées sourdes et édentées, alors pourquoi n’avez-vous pas réfléchi ni pensé que bientôt, ce serait votre tour ? ».

     Le jeune homme baisse la tête et reste silencieux.

          Chacun de nous recevra ce genre de missive et n’y prêtera aucune attention. Est-ce utile de prendre ces messages au sérieux ? Disposons-nous des moyens d’en tirer parti ? Nous devons nous efforcer d’étudier l’enseignement du Bouddha pour échapper au cycle des renaissances et des morts. Nous devons être sûrs que nous sommes capables de nous affranchir de la vie et de la mort. Certaines conceptions de la liberté sont erronées. Être libre devant la vie et la mort signifie que nous pouvons vivre aussi longtemps que nous le souhaitons et mourir à l’instant qui nous convient. J’arrive quand je veux, je pars quand cela me plaît. Et je sais aussi d’où je viens. Nous pratiquons le Bouddhisme pour être libres, pour décider nous-mêmes de notre vie et de notre mort, hors de l’emprise du Roi Yama. Il peut nous envoyer autant de lettres qu’il le veut, nous n’avons plus à en tenir compte.

          Par où commencer pour obtenir la maîtrise de la vie et de la mort ? La réponse très simple, ne tient nullement de la magie, ne dépend d’invocations quotidiennes adressées au Roi Yama. Elle se trouve dans les Six (6) Grandes Règles de Vie. Si vous fondez votre pratique spirituelle sur ces Six Grandes Règles de Vie, vous pouvez entrer et sortir librement du cycle de Vie et de la mort.    

 

Les Six Grandes Règles de Vie consistent à :

 

          1). NE PAS ENTRER EN LUTTE. Cela comprend ne pas perdre son sang froid à la moindre pointe de colère, envers qui que ce soit. L’absence de colère contribue à dissiper l’ignorance et l’affliction, ce qui favorisera l’éclosion de la sagesse et de la compassion universelle.

 

          2). NE PAS CONVOITER. Ne pas convoiter les richesses et les jouissances physiques, ne pas courir après la gloire, ne pas placer son intérêt personnel au-dessus de tout, ne rien vouloir pour soi. Mais penser aux autres : « Ce dont tu as besoin, je te le donnerai ».

 

          3). NE PAS DÉSIRER : Ne pas rechercher les bien extérieurs et surtout renoncer absolument à ceux qui nuisent à notre progrès spirituel.

 

          4). NE PAS ÊTRE ÉGOÏSTE : L’égoïsme nous barre le chemin de l’Éveil à l’État de Bouddha. Au contraire, il nous aiguille vers les trois voies de la perdition. Sans égoïsme, nous ne pouvons engendrer de mauvais karma.

 

          5). NE PAS POURSUIVRE NOS INTÉRÊTS PERSONNELS AU DÉFI DES LOIS ET AUX DÉPENDS DES AUTRES.

 

          6). NE PAS MENTIR : Il faut parler vrai, ne pas tromper les autres, ne pas utiliser d’artifices ni de leurres.

 

          Ces Six Grandes Règles de Vie appartiennent à la Cité Sainte des Dix Mille Bouddha. Je les énonce pour deux moines qui effectuent la pratique « trois pas, une prosternation ». A ce jour, la pratique est terminée mais les moines n’ont obtenu que de modestes réalisations. Dans la Cité Sainte des Dix Mille Bouddha, tout le monde parle des Six Grandes Règles de Vie. Tous ceux qui suivront jusqu’au bout ces Six Règles échapperont aux trois destinées funestes et deviendront Bouddha. Si nous n’arrivons pas à appliquer ces Règles, ne nous en prenons qu’à  nous-mêmes, n’en rejetons pas la faute sur les autres, prétextant qu’ils ne nous ont pas aidés.

          Mes connaissances tiennent dans ces Six Grandes Règles de Vie. Quoi que vous fassiez, si cela est conforme aux Six Grandes Règles de Vie, cela ne peut créer de mauvais karma. Ces Six Grandes Règles représentent les conditions fondamentales nécessaires de l’Éveil. Si nous réunissons ces conditions, nous apportons la paix au monde. Lorsque s’efface la compétition entre les hommes, comment la paix pourrait-elle ne pas régner ? A partir du moment où l’avidité est bannie, où je ne convoite plus ce qui t’appartiens, où je n’espère pas non plus que des biens me tombent du ciel, à partir de ce moment-là, les hommes vivront ensemble dans la paix et les guerres seront définitivement enrayées.

          Vous qui étudiez le bouddhisme, vous devez d’abord parvenir à la claire compréhension de ces conditions car cela vous sera d’une grande utilité pour votre progression sur la Voie enseignée par le Bouddha.

 

Enseignement du Vénérable Maître Hsuan Hua.

Le 13 Juin 1987